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La Dynamite, le Père de Coma et son église

 

Est-ce parce que les environs offrent trop de ressources touristiques - dont par exemple la fameuse rivière souterraine de Labouiche - que le parking du Baulou reste le plus souvent désert ? Il se situe tout près d’une église, vide aussi car presque toujours fermée. Bien que dédiée, comme celle de Rennes-le-Château, à Marie-Madeleine, cette église n’attire pas les promeneurs. Mais qui aurait la chance de la trouver un jour ouverte ne devrait surtout pas repartir tout de suite après la visite, pensant qu’il s’agit là du seul intérêt du Baudou. Non, le secret du village se situe ailleurs, au bord d’une petite route sur laquelle les voitures peuvent à peine se croiser. Impossible toutefois de trouver le site si l’on ne s’est pas précisément renseigné. Il ne reste en effet presque plus aucune trace de la dramatique histoire du domaine de Carol.

L’œuvre de Gethsémani

Au détour de la route qui suit une petite vallée, sur le droite en venant du Baudou, se dresse un grand bâtiment : c’est tout ce qu’il reste d’un extravagant ensemble que le père de Coma décida de faire construire au milieu du XIXème siècle.

Né à Foix en 1822, Louis de Coma grandit avec ses huit frères et sœurs dans une famille très aisée dont les origines remontent au XVIème siècle. Son père, Bonaventure, était un architecte réputé. Il avait acheté un important domaine agricole au Baulou, le domaine de Carol, dont des panneaux signalent aujourd’hui encore l’existence.

En dépit des relations qu’auraient pu lui procurer l’appartenance à son milieu, de Coma ne fit pas carrière dans la hiérarchie religieuse. Comme Saunière, il a dépensé beaucoup d’argent, mais comme lui il est également resté un simple prêtre de village. De Coma avait caressé l’espoir de poursuivre ses études religieuses séminaire de St Sulpice, à Paris, mais son évêque l’orienta vers une autre voie. La région avait besoin prêtres et mieux valait ne pas prendre le risque de voir de Coma suivre l’exemple de nombreux autres séminaristes partis à Paris : ils ne revenaient pour ainsi dire jamais dans leur région natale. De Coma resta donc dans l’Ariège et ce n’est que pour terminer sa formation qu’en 1844, il fut envoyé chez les Jésuites de Saint Acheul, près d’Amiens. Il devint donc Jésuite, et ceci à un moment où ces derniers ne jouissaient pas de beaucoup d'estime aux yeux des français.

Il commença une carrière d’enseignant mais, en 1855, la mort de son père le décida à regagner le domaine familial du Baulou. Ebranlé par ce décès, il décida alors d’orienter sa vie vers les prières pour les défunts. L’activité était d’ailleurs rentable. D’origine païenne, la pratique qui consiste à honorer la mémoire des morts moyennant finances a trouvé son équivalent dans ces messes pour le repos des âmes. En France (mais cette pratique existait dans beaucoup de pays), le système obéissait à un barème. Il fallait par exemple payer un franc pour que le nom d’une personne figure sur une liste qui serait lue durant un office. Les familles qui disposaient de davantage de moyens n’hésitaient pas à débourser 100 francs pour une messe individuelle, 100 francs étant bien sûr un tarif de base auquel rien n’empêchait la bonté des donateurs de se tenir. Les autorités ecclésiastiques étaient d’autant moins réticentes que ces messes ne faisaient que des heureux. Non seulement elles représentaient un important complément de revenus pour les prêtres, mais ceux-ci devaient reverser un pourcentage des sommes perçues par eux aux communautés auxquelles ils étaient liés. Dans le cas de Coma, ce furent les Jésuites. De Coma ne tarda pas à agir en véritable professionnel de ces messes pour les âmes des défunts : il faut dire que ses ouailles avaient hérité des Cathares l’obsession de tout ce qui tourne autour de la mort. Cela dit, de Coma ne se contenta pas de prêcher à des paroissiens déjà convaincus. Il alla jusqu’à faire des sortes voyages conférences dans lesquels il cherchait à préparer les gens à la mort. Finit-il par se prendre pour un « parfait » répandant le message des cathares ? En tout cas, il gagna beaucoup d’argent.

Son rêve était de transformer le domaine de Carol en un centre religieux. Son frère aîné, Ferdinand, était, comme leur père, devenu un architecte connu : il serait la personne toute désignée pour mener à bien les travaux. La construction de l’église fut commencée dès 1856, juste après le retour de Louis au domaine familial. Cette église offre une grande ressemblance avec celle du sanctuaire de Lourdes. Mais étant donné que celle édifiée à la suite des visions de Bernadette n’existait pas encore à cette époque, on peut en déduire que ce sont les constructions de Carol qui servirent de modèle à celles de Lourdes et non l’inverse. Bel hommage, quoique involontaire, à un prêtre qui serait sinon demeuré inconnu. Si tout s’était passé comme prévu, de Coma et toute la famille auraient dû reposer dans la crypte. Mais l’église n’existe plus. Le seul souvenir qui subsiste aujourd’hui de cette partie du domaine est une grotte artificielle. De Coma y plaça une statue de Marie-Madeleine et, par souci de réalisme, y ajouta de véritables stalactites et stalagmites en provenance de grottes naturelles de la région.

Les réalisations du prêtre furent très ambitieuses… Ainsi, il réalisa un chemin de croix fait de chapelles extérieures, comme il n’en existe que de rares exemples, en principe dans d’importants lieux de pèlerinage. Le pénitent qui voulait parcourir ce chemin de croix partait de la grotte Marie-Madeleine et suivait un sentier qui gravissait la colline en pente douce. Les constructions étaient solides et, malgré le dynamitage qu’elles subirent, plusieurs résistèrent à une totale destruction. En haut de la colline, on arrivait au calvaire. Le Christ en croix, Saint-Jean l'évangéliste, la Vierge et Marie-Madeleine, rien ne manquait à la représentation du drame de la crucifixion.

Cependant de Coma, non content de posséder une église presque aussi grande que certaines cathédrales, décida de faire construire un bâtiment destiné à servir de monastère ou de couvent, avec l'espoir que bientôt une communauté religieuse viendrait s’y installer.

D’un rêve vers un drame

Comme on peut s’en douter, tout cela ne construit sans réflexion. L'église, la grotte, le calvaire et l'église paroissiale Marie Madeleine sont alignés selon un axe nord nord-est. Une fois terminé, l’ensemble devait évoquer le jardin de Gethsémani, là où le Christ fut arrêté, au pied du Mont des Oliviers. Il y avait fait venir ses disciples afin qu’ils prient avec lui. C'est l'endroit où Judas l’a trahi..

De Coma a voulu évoquer Gethsémani, une idée comparable à celle de Saunière dont le domaine évoque Béthanie, la ville de Marie Madeleine. Mais de Coma alla plus loin qu’un simple nom: pour établir une ressemblance avec la Palestine : il décida de ne placer dans les jardins que des plantes et des arbres qui poussent là-bas. Malheureusement, les rigoureux hivers de cette région pyrénéenne n’ont rien de commun avec ceux des régions bibliques, si bien que toute cette végétation ne tarda pas à être victime d’une mort prématurée. Ce fut peut-être un présage auquel de Coma aurait mieux fait d’accorder de l’importance. Des années difficiles allaient en effet suivre.

Vaste, confortable, soigneusement décorée, l’église construite par de Coma ne fut cependant jamais consacrée. Quand les Jésuites furent chassés de France en 1879, de Coma se trouva confronté à un terrible dilemme : s’il voulait faire allégeance à l'ordre auquel il était rattaché, il devait partir de France. Et s’il voulait y rester – et son projet à Carol avait de quoi le retenir – il devait quitter les Jésuites. Il se rangea finalement à l’avis de ses supérieurs : abandonner l'ordre et de continuer l’œuvre de sa vie.

En 1885, de Coma a terminé ses travaux; il a même trouvé des moines de la Communauté de Saint Esprit qui acceptent de s’installer dans les bâtiments mis à leur disposition. Leur père supérieur, Antoine Decressol, rédige un contrat destiné, entre autres choses, à définir clairement ses relations de Coma. Ce contrat stipule que de Coma peut continuer de vivre à Carol et de mener comme il l’entend l’entretien du domaine, mais qu'il n'aura aucun droit de regard sur les activités de la communauté religieuse. Il n’est pas surprenant que de Coma ait refusé de signer certaines parties d’un contrat qui faisait de lui un simple propriétaire immobilier, mais Decressol, pour qui il n’est pas question que qui que ce soit puisse avoir une influence sur son ordre, le prend mal. En 1886, il profite d’une absence de Coma parti en pèlerinage à Lourdes pour faire déménager tous les moines. Les bâtiments se retrouvent à nouveau vides.

Pour de Coma, c’est le commencement d’une vie difficile. Bien sûr, il réussit à se faire nommer prêtre de l’église de Baulou, mais il reste pour tous un être énigmatique, avant tout préoccupé par l’entretien de son domaine. Il n’a en effet pas abandonné son idée d’en faire un centre religieux. Il prend ainsi contact avec le père Lambert, responsable d'une école apostolique à Pamiers, et lui propose de venir s’installer à Carol. Mais le projet restera sans suite.

Louis de Coma est maintenant un vieil homme (en 1890, il a 68 ans)… et un homme seul. Il vit dans un immense domaine, beaucoup trop grand pour lui. Il se dit dans le village que la solitude et l’adversité ont affecté sa raison ; certains prétendent même qu'ils l’ont lui vu se promener habillé avec les anciens vêtements de sa mère, depuis longtemps morte. Les événements qui, en 1904, amèneront en France aux lois de séparation de l’Eglise et de l’Etat recréent un peu d’animation autour du vieux solitaire. Un certain nombre de prêtres en fuite viennent trouver refuge à Carol. Mais ce n’est pas ainsi que de Coma avait envisagé les choses. En 1907, il a 85 ans. On lui retire la charge de l’église du Baulou. Il vivra quelques années encore dans la tristesse et l’amertume et, le 14 novembre 1911, il sera finalement trouvé mort dans lit.

De Coma n’ayant désigné aucun héritier, le domaine de Carol devient propriété de l'Evêché. Ces bâtiments extravagants, d’entretien coûteux, étaient plus une charge qu’un véritable cadeau. De son côté, un village aussi minuscule que le Baulou ne pouvait faire face aux réparations nécessaires. En 1956, une vente finit par être conclue avec la famille Baures. Mais pas pour faire du domaine un lieu d’habitation ou un hôtel : l’acte de vente impose que toutes les constructions soient rasées et que le sol soit ensuite nivelé. Pour quelle raison ? L’évêché déclara vouloir éviter les dérives qu’entraînerait l’installation d’une secte religieuse.

Jusqu'ici les réalisations de Coma ne révélaient somme toute que des prétentions un peu mégalomaniaques aboutissant à un échec. Pourquoi donc cette crainte de la venue d’une secte ? D’autant que l’époque était plutôt à la désaffection des fidèles et à l’abandon de la foi. Et si l’on considère à quoi avaient servi les bâtiments inoccupés depuis la mort de leur bâtisseur, il n’y avait pas vraiment de quoi s’inquiéter. Ils avaient connu de nombreux usages, dont celui de caserne provisoire, et les jeunes de la région avaient trouvé en l’église un lieu idéal pour se réunir et organiser des soirées (c’est sans doute à cette occasion que la crypte fut violée et les tombes détruites), mais jamais aucune association ou secte ne s’était montrée intéressée par une installation dans les lieux. D’ailleurs il aurait suffi à l’évêché de se mettre d’accord avec la municipalité du Baulou pour restreindre administrativement les affectations du domaine et éviter ainsi toute mauvaise surprise. Quel besoin avait-on de tout faire sauter à la dynamite ?

En dépit de cette étrange clause dans l’acte de vente, Henri Baures décide de signer… et de faire le nécessaire. Toutefois, la première tentative de dynamitage est un échec : elle n’a abouti qu’à renverser les statues. La deuxième tentative, avec une charge d’explosif cette fois beaucoup plus importante, réussit. L’église s’effondre. Les stations du chemin de croix extérieur sont également détruites. Seuls sont épargnés la grotte de la Madeleine et le bâtiment dit « le couvent », qui est transformé en maison d’habitation.

De nos jours, l’emplacement de l'église est encore visible, à cause des nombreuses pierres laissées sur place. L’emplacement de la plupart des autres bâtiments peut également être encore repéré et il est évident que le site n’a jamais fait l’objet d’une quelconque reconversion. Le chemin qui gravit la colline, encore bien visible il y a quelques années, est devenu presque impraticable. On trouve quand même encore quantité de vieilles pierres à proximité, ainsi que des trous à certains endroits, dont on ne sait où ils mènent. Peut-être à d’anciennes caves ou salles souterraines. A l’arrière du Calvaire on trouve une ouverture avec quelques petites marches. De Coma avait voulu faire de cet endroit une crypte pour les moines qui devaient occuper les lieux, mais les deux seuls prêtres qui moururent pendant leur séjour à Carol, furent enterrés dans l'entrée latérale de la crypte destinée à la famille de Coma, celle située dans l'église. Certaines rumeurs parlent aussi de résistants enterrés là pendant la deuxième guerre mondiale, mais elles ne semblent plus pas fondées. Les corps ont été en effet récupérés et enterrés ailleurs après la guerre.

Carol et Rennes-le-Château

Un simple prêtre de village qui se lance dans d’étonnantes constructions. L’histoire de Coma en rappelle évidemment une autre qui se déroula à peu près à la même époque et en plus dans la même région. Il n’est donc pas surprenant que des bruits aient circulé sur le rapport qui existerait entre de Coma et Béranger Saunière. Et il faut bien reconnaître que les deux hommes ont quelques points communs. La seule vraie différence est que de Coma mena son œuvre à bien sans jamais faire l’objet d’aucune polémique ni s’opposer aux autorités religieuses. Pour le reste, les analogies sont nombreuses : même recours aux messes pour les défunts pour financer leurs travaux, même référence à Marie-Madeleine, même souci d’associer leurs constructions à des lieux évangéliques : Gethsémani pour de Coma, Béthanie et Magdala pour Saunière… Et même échec à la fin. Aucun prêtre ne vint jamais finir ses jours à Rennes-le-Château, et aucune communauté ne s’installa à demeure au domaine de Carol.

Plus de cinquante ans ont passé depuis que, chacun dans son village, les prêtres bâtisseurs s’affairaient. On est en 1956, tout pourrait retomber peu à peu dans l’oubli quand un certain Pierre Plantard dépose les statuts d’une association appelée à devenir très célèbre : le Prieuré de Sion. Or, la même année, l'évêque de Pamiers a exige la destruction de l’œuvre de Coma. S’agit-il d’un simple hasard ?

La dernière pièce que l’on peut ajouter au dossier incite à penser que ces deux prêtres pyrénéens au tournant des XIXème et XXème siècle pourraient avoir œuvré pour une cause commune. Tous deux ont en effet bénéficié de l’argent du prétendant au trône de France, le comte de Chambord : de Coma à hauteur de 4000 francs et Saunière de 3000. Alors, se sont-ils jamais rencontrés ? Chacun d’eux a-t-il même eu connaissance de l’existence de l’autre ? Il est pour l’instant impossible de le savoir car on ne dispose d’aucun élément à ce sujet. Mais comme le fait remarquer le dicton : « l’absence de preuves n’est pas la preuve de l'absence ». Un site Internet affirme en tout cas – mais sans préciser la source de cette information – que c’est Alfred Saunière, ce frère de Béranger qui était professeur chez les pères Jésuites de Narbonne, qui aurait informé la comtesse de Chambord de l’existence de Coma. A défaut d’éléments permettant de confirmer ce point, il convient pour l’instant de rester sceptique.

Quels qu’en aient été le biais et les intervenants, le problème du financement de Saunière et de Coma par la comtesse de Chambord pose la question d’une appartenance des deux hommes à un même « mouvement ». Dans ce cas, il n’était pas indispensable qu’ils se rencontrent, il suffisait qu’un main invisible les influences, sinon les dirige. Quel aurait pu être ce « mouvement ». On l’ignore.

En ce qui concerne l’aspect financier, le mystère de Coma se présente un peu comme l’inverse de celui de Saunière. Alors qu’on se demande où ce dernier a pu se procurer l’argent dépensé à Rennes-le-Château, on ne sait pas où est passé celui de Coma. Seule une enquête approfondie permettrait de l’apprendre, car il n’existe à ce sujet aucun document facilement consultable. Tout ce dont on est sûr, c’est que si l’on additionne les profits retirés des messes pour les défunts à la fortune léguée par sa famille, on arrive à une somme que les constructions pourtant importantes de Carol n’auraient pas suffi à épuiser. Toutefois la véritable énigme dans cette histoire concerne moins le comportement de Coma que celui d’un évêque, qui pour une raison inconnue – à moins qu’il n’ait agi contre toute logique – a décidé que le domaine devait être dynamité. A-t-on cherché à dissimuler une information importante ? Si oui, laquelle ?

André Douzet
Le 25 mars 2007